La Dame Blanche

Publié le par une (toute) petite ESI

Elle est dans son lit Madame Blanche.
Au même endroit où je l'ai lachement abandonnée il y a 6 heures. Dans la même position. Cette position qu'elle a toujours eu depuis que je la soigne. Avec le même regard. vide. lointain, dénué, désert, semblant penser à ces heures de jeunesse, de vitalité, de vie. Elle est là. Allongée dans ce lit médicalisée dans un coin de sa salle à manger sombre, où le temps s'est arrêté depuis que la vie n'est plus, que les enfants sont partis, que son doux amour de jeunesse a été enterré, la nuit eternelle est venue se reposer dans cette maison où la pendule s'est ankylosée à 04h50.

J'ai tout essayée pour ne plus avoir de frissons à l'ouverture de la porte de sa maison.
Parler à ne plus avoir de souffle, chanter, claquer les portes pour faire du bruit, pour couvrir ce silence étouffant de cette maison vide de tout, vide de vie.
Je lui ai parlé de moi, de ma vie, de dehors, de la politique, du soleil, de l'hôpital, de ma fille.
Inlassablement.

Et j'ai arrêtée de parler. Je n'y arrivais plus.
Cette réalité de déchéance de vieillesse me met un poignard dans le coeur à chaque fois que je pose mes yeux sur cet être hybride décadant, affreux mélange entre une pseudo macabée et une horrible fin de vie.

Je rentre une fois de plus dans cette maison, et, passant la porte grinçante, je me pose cette ignoble et inadmissible question de savoir si ces poumons me font encore l'affront de fonctionner.
Je respire profondément avant d'entrer dans la salle à manger. Je respire cet air vieillit, cette insultante odeur de vieillesse, d'escarres, de maison close.
Je fais ce que j'ai à faire. Sans sentiment. Sans parole. Je me suis adaptée au fil des jours à ce silence. Je n'y arrive plus. Je n'ai plus la spontaneité que j'avais avant. La seule évolution que j'ai pu avoir d'elle est qu'il n'y avait pas d'évolution.

Et ce silence s'est aussi investi en moi.
Je finis mon soin. Mon esprit s'envole et je pense à ma fille, à sa spontanéité. A son rire, son regard, ses discussions interminables et son questionnement profond sur pourquoi la belle a une robe rose et pas moi ?. Je pense à vite retrouver la vraie vie en dehors de cette maison. Loin. Très loin. C'est tellement pratique de s'éloigner de cette scène.

Et je percute.
Je suis comme elle finalement. On est congénère elle et moi. On est là physiquement, nos corps se touchent mais nos têtes parcourent des champs de blés, voient la mer, rêvent à une vie, une autre réalité.
Je l'embrasse sur le front comme tous les soirs et comme tous les soirs sont regard reste figé sur le mur.

Bonne nuit madame Blanche, faîtes de beaux rêves, même si vous ne dormez pas.

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C
J'ai souvent eu ce genre de pensées et de sentiments en allant faire des soins à domicile...
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T
Je demande à postériori ton autorisation, Merci!<br /> http://www.lepost.fr/article/2009/05/21/1544692_madame-blanche-ou-le-quotidien-d-une-infirmiere-a-domicile.html
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U
<br /> quel honneur !  je te donne, non je t'offre toutes mes autorisations !!<br /> merci<br /> <br /> <br />
N
bjr, <br /> j'arrive par hazard sur ton site en faisant je ne sais plus quelle recherche sur je ne sais plus quelle patho (et si je sais plus, y a une raison toute simple, ça fait dejà deux bonnes heures que je feuillette ce blog et que du coup, ben, euh... bref, j'ai pas d'excuses, ce soir, je ne dormirais plus tant que j'aurais pas fini mes rech... promis !!!) <br /> Bref (bis), juste un petit commentaire pour dire que de lire ce blog me rappelle plein de choses (je suis IDE "aussi")! bravo pr l'ecriture! c'est une petite merveille à lire
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T
Bonne année, meilleurs vœux, et pour Madame Blanche aussi!<br /> Il y a à peine quelques jours tu étais panseuse dans un bloc opératoire... j'comprends plus!
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C
bouhh, j'ai plein de frissons, quelle triste histoire et malheureusement pas la seule
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